Freelancing, gig economy et emplois de qualité

Article écrit par Jessy Troudart, Docteur en sciences de gestion.

CEREGE la Rochelle 

IRGO Bordeaux

La France connaît, depuis une dizaine d’années, à l’image des autres pays européens, une transformation profonde de son marché du travail. La crise des subprimes (2008) et la 4 ème révolution industrielle (ou industrie 4.0) ont impulsé une mutation importante des relations du travail, donnant lieu à la multiplication d’indépendants également appelés freelance. Les freelances sont des travailleurs souvent qualifiés ne possédant aucun actifs immobilisés incorporels, tels que des fonds de commerce ou les licences, et n’exerçant pas une profession réglementée [L.Vitaud, 2019].

Le freelancing peut ainsi être vu comme l’emblème de ce « nouveau » marché du travail, caractérisé par des individus qui ne souhaitent plus rentrer dans une relation contractuelle du travail traditionnel. Selon la commission européenne (2019) on comptait en 2017 près de 32.6 millions de freelances en France, soit une augmentation de 145 % entre 2008 et 2018. 

Ce marché du travail est également caractérisé par une compétitivité accrue et une demande de flexibilité toujours plus croissante à la fois en provenance du salarié mais aussi des entreprises. Il n’existe plus de frontières claires et précises entre les entreprises et leurs environnements et l’on voit apparaître des emplois de plus en plus segmentés, précaires et non protégés [Wood et al., (2017)].

C’est dans ce contexte qu’est né le concept de « gig economy ». La littérature récente, à l’image de Rabih Jamil et Yanick Noiseux [2018], s’intéresse aux effets de cette manifestation de la gig economy sur les travailleurs. Ces auteurs traitent des effets de l’arrivée d’Uber sur les conditions de travail dans le secteur du transport de passagers. Ils ont montré que l’ubérisation des conditions de travail a certes permis à certains individus d’accéder à un revenu ou à un surplus de revenu, mais a également contribué à la multiplication de travailleurs précaires.

Ces arguments nous conduisent à nous poser les questions suivantes : Quel est l’ampleur de la gig economy en France ? Et peut-on donc dire que la gig economy est en adéquation avec une création d’emploi de qualité ? Nous essayons de répondre à ces questions dans cet article.

D’abord un point historique…

La 4ème révolution industrielle, caractérisée par l’arrivée massive de technologies nouvelles notamment des mega données (big data), va transformer en profondeur l’économie. Cette révolution qui est à la fois technologique, politique, économique et sociale annonce une rupture profonde avec les paradigmes anciens et est marquée par une rapidité de changements et un avènement massif de technologies nouvelles. Cette société très changeante va permettre l’apparition de travailleurs dit « nomades » travaillant par projet et intermittence [Diane-Gabrielle Tremblay et Amina Yagoubi, (2018)]. Dans ce type de relation contractuelle le travailleur s’inscrit dans une économie que l’on pourrait qualifier de collaborative ou de partage [Diane-Gabrielle Tremblay et Amina Yagoubi, (2018)] permettant également le travail en coworking très prisé par ces travailleurs.

Ainsi, dans les pays dits développés, le marché du travail a subi une transformation structurelle, caractérisée par l’hyper – compétitivité, l’affaiblissement des mesures de protection sociale et la difficulté accrue pour les travailleurs d’organiser collectivement des changements technologiques [Diane-Gabrielle Tremblay et Amina Yagoubi, (2018) et  Wood et al., (2017)]. Tout ceci a un impact non négligeable sur la quantité et la qualité des emplois disponibles (Drache et al.,2015)

Comme l’explique Rabih Jamil et Yanick Noiseux (2018) la crise des subprimes de 2008 va donner lieu à une réorganisation des relations du travail caractérisée par l’émergence de plusieurs entités emblématiques de cette économie telles que Uber en 2008, Airbnb et plus tard Deliveroo en 2013 et Foodora en 2014. Ces nouveaux intervenants ont une chose en commun : l’utilisation de plateforme internet pour atteindre leur clientèle.  En conséquence, ce travail atypique très croissant génère de nouvelles catégories d’emplois sans garantie. D’après Elert et Henerkson la transformation induite par une organisation comme Uber a entraîné un « entrepreneuriat évasif » et une « activité commerciale à but lucratif sur le marché qui introduit des innovations technologiques ou organisationnelles schumpétériennes. Ces innovations permettent à ces travailleurs d’échapper « à un cadre institutionnel existant ».

Les métiers concernés et les pratiques observées…

La gig economy est un terme qui est apparu dans la littérature économique récente. Il permet, comme nous l’avons dit précédemment, de définir les pratiques modernes du marché du travail (Taylor et al, 2017). Selon cette littérature la gig economy peut-être défini comme l’ensemble des travailleurs utilisant les plateformes pour vendre leurs services [(Taylor et al., 2017: 23)]. Nous avons répertorié dans le tableau ci-dessous un ensemble d’exemple de métiers concernés par cette économie.

Tableau 1 : Les métiers de la gig economy

SecteurMétiers concernés
Services pour professionnels et entreprisesComptabilité
 Planification financière
 Ressources Humaines
 Consulting
 Management de projet
Gestion de donnéesServices clientèles
 Collecte de données
 Transcription
 Support technique
 Assistant virtuel
 Recherche Internet
Métier de la création et du MultimédiaAnimation
 Architecture
 Audio
 Design
 Production de vidéos
Ventes et support marketingTélémarketing
 Publicité
 Détection de signaux d’intérêt (lead generation)
 Télémarketing
Développement de logiciel et technologie Sciences de données
 Développement de jeux vidéo
 développement d’application de téléphone portable
 Web développement
Ecriture et traductionRédaction d’articles
 Copywriting
 Traduction 

Source : d’après Wood et al., 2017 et Kassi et Lehdonvirta, 2016

D’après l’article de Huws et al. Paru en 2016, la gig economy consiste à la fois à vendre des prestations via des plates-formes numériques mais aussi en un travail qui nécessite une présence physique. Ce type d’organisation très récente peut concerner plusieurs activités comme la gestion comptable ou encore les livraisons de repas. Elle peut également consister à fournir à distance une grande variété de services numériques, allant de la saisie de données à la programmation logicielle. La commission européenne parle de « self employed » que nous pouvons littéralement traduire par « emplois autonomes ». Qu’en est-il de ces emplois en France et en Europe ?

Le constat en France et en Europe …

En 2018 on comptait environ 32,6 millions de travailleurs dit « autonomes » en Europe. Parmi ces travailleurs 26,7 millions étaient des natifs et 3.5 millions originaires d’un pays étranger (dont 2,2 millions nés à l’extérieur de l’Europe et 1,3 millions nés dans un autre pays de l’Union).

Le graphique 1 représente le pourcentage des autonomes en Europe en 2018. Ils représentaient 22% de la part totale des employés en Italie, contre 15% en Angleterre et 11% en France. La part la plus élevée était en Grèce, puisque ces travailleurs atteignaient 30% du total des employés en 2018.

Source : d’après les données de la commission européenne (Eurostat), 2019, population de 15 à 75 ans.

Les femmes sont minoritaires puisque 68% de ces travailleurs en Europe étaient des hommes. Le graphique 2 représente l’ensemble des métiers exercés. Les professions les plus exercées par ces indépendants étaient en 2018 sous le statut « Professionnels » (22% pour la moyenne européenne contre 25% en France), « Services et vendeurs » (16%, contre 17% en France) et « Artisans et travailleurs assimilés » (15% contre 17% en France).

Sources : D’après les données de la Commission Européenne, Eurostat, 2019, en pourcentage.

Ainsi 11% des employés appartiennent à cette gig economy en France. Mais ces emplois sont-ils des emplois de qualité ?

Gig economy et qualité des emplois…

Comme l’indique Burchell et al. en 2016, le concept de la qualité de l’emploi a été développé à l’origine dans les pays à revenus élevés. Cependant comme l’indique à juste titre les auteurs Rubery and Grimshaw (2001) et plus récemment Wood et al. (2019), le concept de qualité de l’emploi n’est pas réservé aux pays à fort revenu. D’ailleurs plusieurs études s’intéressent à la qualité des emplois et à leurs déterminants dans les pays à la fois développés et dit en développement. 

Selon certaines études, l’un des déterminants les plus importants serait la façon dont les technologies de l’information et de la communication (TIC) affectent les formes organisationnelles [(Rubery and Grimshaw (2001) et Wood et al. (2019)].  Mullan et Wajcman (2017) soutiennent que la relation entre la pression du temps liée au travail et la technologie numérique est déterminée par les modalités de travail (voir figure 1). En d’autres termes, pour ces chercheurs les modalités de travail et la technologie numérique devraient améliorer la relation temps-travail et donc la qualité des emplois.

Outre la technologie et la forme organisationnelle, d’autres chercheurs ont démontré que le pouvoir et l’environnement sociaux économiques des travailleurs avaient également un impact sur la qualité de l’emploi. D’après Kalleberg (2011: 31), le pouvoir peut être défini comme la capacité d’un travailleur à « obtenir individuellement ou collectivement un avantage dans le système de stratification ».  

Figure 1 : Les déterminants de la qualité des emplois

Source : D’après Wood et al. (2019) 

Donc si la qualité des emplois peut être défini de manière conceptuelle, on pourrait se poser la question suivante : la gig economy génère de tels emplois ?

 Si nous nous penchons sur les statistiques de la commission européenne à ce sujet,  sur le marché du travail 48% des personnes qui étaient autonomes en 2017 étaient très satisfaites de leur emploi. Cependant les résultats varient d’un pays à l’autre en raison notamment de l’environnement économique et de la forme organisationnelle. 

En effet, en France 41 % de ces travailleurs sont très satisfaits. Dans trois États membres de l’UE, plus de 80% des travailleurs indépendants se sont dits très satisfaits de leur emploi: la Suède (83%), Malte (82%) et le Danemark (81%). Quatre États membres comptaient moins de 30% de travailleurs indépendants se déclarant très satisfaits de leur emploi: la Bulgarie (un peu moins de 30%), le Portugal (29%), Chypre (26%) et la Roumanie (19%).

Si on se penche sur les raisons pour lesquelles ils se lancent dans cette forme de travail, 22,7% déclarent que c’est  par opportunité, 15,8% pour poursuivre l’entreprise familiale, 11,2% pour les horaires de travail flexibles, 10,8% parce qu’ils n’ont trouvé aucun travail en tant qu’employé et 1,9% suite à la demande d’un ancien employeur.

La qualité des emplois dépend également pour la commission européenne de l’autonomie professionnelle. Cette autonomie professionnelle peut être défini « comme la capacité que possèdent les indépendants à influencer le contenu et l’ordre des tâches qu’ils effectuent » [voir rapport de la commission européenne sur les travailleurs autonomes, 2017]. Cette capacité semble être fortement liée au « pouvoir » qu’ils possèdent notamment grâce au nombre de leurs clients. En Europe,  le pourcentage de travailleurs indépendants qui ont déclaré ne pas être en mesure d’influencer le contenu de leurs « tâches » était de 14,7% dans l’UE-28 en 2017, contre environ 11 % en France. Si on en croit donc les statistiques les français freelances seraient donc en majorité satisfaits de leur emploi et considèreraient être pour la plupart détenteur d’un « pouvoir » en raison du nombre de clients qu’ils possèdent.

La gig economy est donc apparue dans un contexte de mutation profonde du travail où l’on a redéfini en profondeur les relations contractuelles du marché du travail. Si certains auteurs de la littérature économique soulignent le risque d’une précarisation de cette économie [Wood et al. (2019)], la moitié de ces travailleurs semble en moyenne très satisfaite en Europe. Ainsi, les métiers de la gig economy sont apparus comme une réponse aux transformations socio-économiques faisant de ce fait reculer l’emploi standard. 

Bibliographie :

Burchell, BJ, Coutts, A, Hall, E, Pye, N (2016) Self-employment programmes for young people: a review of the context, policies and evidence. Employment Working Paper no. 198. Geneva: International Labour Organisation.

Drache, D., Le Mesurier, A., and Y. Noiseux. (2015). Non-standard employment, the jobs crisis and precarity: A report on the structural transformation of the world of work. Montreal: PRACTA.

Elert, N., and M. Henrekson (2016). Evasive entrepreneurship. Small Business Economics, 47 (1), pp. 95–113.

Huws, U, Spencer, NH, Joyce, S (2016) Crowd work in Europe: preliminary results from a survey in the UK, Sweden, Germany, Austria and the Netherlands. FEPS Studies, December. Available at: http://www.feps-europe.eu/assets/39aad271-85ff-457c-8b23-b30d82bb808f/crowd-work-in-europe-draft-report-last-versionpdf.pdf (accessed 1 March 2018).

Kalleberg, AL (2011) Good Jobs, Bad Jobs: The Rise of Polarized and Precarious Employment Systems in the United States, 1970s–2000s. New York: Russell Sage.

Lehdonvirta, V. (2016). Algorithms that Divide and Unite: Delocalization, Identity and Collective Action in Microwork. In space, place and global digital work. London: Palgrave Macmillan. pp. 53–80.

Mullan, K, Wajcman, J (2017). Have mobile devices changed working patterns in the 21st century? A time-diary analysis of work extension in the UK. Work, Employment and Society. Epub ahead of print 26 October. DOI: 10.1177/0950017017730529.

Rabih Jamil et Yanick Noiseux (2018), « Shake That Moneymaker: Insights from Montreal’s Uber Drivers », Revue Interventions économiques [En ligne], 60 | 2018, mis en ligne le 01 décembre 2018, consulté le 15 février 2020. URL : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/4139 ;DOI : https://doi.org/10.4000/interventionseconomiques.4139

Rapport de la commission européenne sur les travailleurs autonomes (2019), Eurostat. https://ec.europa.eu/eurostat/fr/web/products-eurostat-news/-/EDN-20190430-1 publié le 30 avril 2019. 

Rubery, J, Grimshaw, D (2001) ICTs and employment: the problem of job quality. International Labour Review 140(2): 165–192.

Vitaud Laetitia (2019). Le freelancing en France. Etude 2019 Malt. https://blog.malt.fr/wp-content/uploads/2019/05/Etude-Malt-Freelancing-en-France-en-2019-light.pdf.

Taylor, M, Marsh, G, Nicole, D, Broadbent, P (2017) Good Work: The Taylor Review of Modern Working Practices. Available at: https://www.gov.uk/government/publications/good-work-the-taylor-review-of-modern-working-practices (accessed 1 March 2018).

Tremblay Diane-Gabrielle et Yagoubi Amina, (2018) « Nouvelles formes d’organisation et de collaboration à l’ère de l’économie numérique », Revue Interventions économiques [En ligne], 60 | 2018, mis en ligne le 01 décembre 2018, consulté le 17 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/ interventionseconomiques/4951.

Wood, A. J., Graham, M., Lehdonvirta, V., & Hjorth, I. (2019). Good Gig, Bad Gig: Autonomy and Algorithmic Control in the Global Gig Economy. Work, Employment and Society33(1), 56–75. https://doi.org/10.1177/0950017018785616



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